Port du masque et enfants : comment apprendre à communiquer malgré tout ? (du bébé au CP)

Les professionnels de la petite enfance commencent à s’affoler sur le port du masque. Depuis le mois de mars, les enseignants, personnels de crèche, assistants maternels, animateurs sportifs, centre de loisirs et autres ont appris à composer avec. L’extension du port du masque aux élèves dès l’école élémentaire, réclamée par une partie de la communauté éducative depuis la rentrée, et dans quasi tous les lieux publics, soulève une question : comment apprendre à communiquer malgré tout ? Le langage du jeune enfant s’apprend par mimétisme grâce à  l’association d’une suite sonore, du mouvement des lèvres et des expressions faciales. S’il n’est pas question ici de contester l’intérêt sanitaire du port du masque généralisé, il constitue un obstacle évident à la communication et au développement des capacités langagières des enfants. Voici quelques pistes pour accompagner vos enfants / élèves malgré les masques :

pour tous :

Lire des histoires – encore et toujours : je faisais déjà ici l’apologie de la lecture. Lire une histoire à voix haute à un enfant lui permet de faire le lien entre ce qu’il entend et ce qu’il comprend (le sens de l’histoire), entre ce qu’il voit (le texte écrit) et ce qu’il entend (le texte lu) avec l’aide des illustrations.

coté bébé :

  • se placer bien en face à face :

Les moments de soin (biberon, changement de couche, bain,…) sont des moments d’échanges précieux avec votre jeune bébé : il est tout à votre écoute et n’a d’yeux que pour vous. Profitez-en pour créer un contact visuel et pour lui parler (pas besoin de « parler bébé », il est plus efficace de faire « des vraies phrases »). Vous pouvez rebondir lorsqu’il tente de communiquer avec vous : si le petit bébé apprécie le bain et vous le montre en secouant ses jambes et ses bras par exemple, vous pouvez lui dire simplement  » je vois que tu aimes le bain, ça te plait ? ça te plait ? », votre bébé finira par répéter « plait », et l’échange se poursuivra ainsi, en reprenant ce qu’il vous dit ou vous fait comprendre. Vous serez en quelque sorte son « traducteur » ou du moins « décrypteur ». Pour être pleinement à son écoute dans ces petits moments, essayez de ne pas céder à la tentation des écrans pour faire passer le temps, profitez de ce moment rien qu’à vous.

  • accentuer ses mimiques :

Dans ces moments d’échanges, le langage non verbal est très important, et les très jeunes enfants ont des capacités très développés dans ce domaine. Accentuer vos expressions, votre ton de voix, vos mimiques. Les sourcils et le regard jouent un rôle important également : n’hésitez pas à jouer avec, à simuler, à en rajouter. Le temps de repas sont des moments particulièrement adaptés à ces jeux : on peut être triste, impatient, content, surpris, étonné ; la nourriture peut être chaude, froide, bonne, mauvaise, salée, sucrée,… Surjouez vos sensations, cela l’aidera à s’approprier ses expressions et à décrypter les expressions des personnes qui l’entourent.

  • faire des jeux de babillages :

Le développement de l’appareil phonatoire se fait dans les toutes premières années. Le masque empêche les petits de voir ce qui s’y passe et du coup limite leur capacité de reproduction. Un peu comme si on vous demandait de coudre un coussin sans pouvoir voir comment la coutière procède… Il faut donc profiter des occasions en milieu privé pour multiplier les  » exemples  » et proposer aux bébés des sons à reproduire. Les babillages sont l’idéal pour ça : brrrrrr, vrrrrrrr, frrrrrr, chhhhh,… Votre bébé prendra beaucoup de plaisir à tenter de reproduire les sons que vous lui proposez et surtout à voir le plaisir que vous lui procurez. N’oubliez pas que tout ce qu’il fait, il le fait pour vous faire plaisir. Comme dit plus haut, en se plaçant bien face à face, pendant le change ou l’habillage par exemple, votre bébé pourra observer les mouvements de vos lèvres, votre langue, et aussi vos expressions.

  • signer… mais pas trop !

Depuis quelques années, la langue des signes s’est développée pour les plus jeunes, à tel point que certaines structures de petite enfance l’apprenne aux enfants. Signer avec son petit peut être un très bon palliatif aux difficultés du port du masque : vous pouvez lui apprendre à la maison à associer le signe avec le mot, puis à l’utiliser à l’extérieur. N’oubliez pas cependant que cela doit rester une activité ludique qui vous permet de mieux communiquer et d’être en phase, pas une activité contraignante. Si vous êtes tentés par le fait de signer avec votre bébé, je vous recommande l’ouvrage de Sophie d’Olce Signer avec bébé, à un prix très abordable ici.

coté petit enfant

Les jeunes enfants (de 3 à 6 ans) savent déjà parler, construire des phrases simples, mais l’articulation de certains sons est encore difficile et la construction des phrases restent très simples. Pour la distinction entre deux sons, le masque va être une difficulté majeure. Profitez de chaque instant à la maison pour développer des temps de langage, en face à face. On le dit souvent aussi, limitez autant que possible les temps d’écran et de dessins animés où le débit est très rapide et les voix souvent transformées par ordinateur.  Préférez un temps d’écran mais en musique avec des chansons ou des comptines sur YouTube avec le chanteur face caméra comme Rémi. Les rimes des comptines pour enfants participent à développer leur intérêt pour les mots et les sons.

  • accentuer les sons : 

Ca peut paraitre bizarre, mais c’est une technique dans l’apprentissage des langues étrangères : pour permettre de distinguer deux sons qui sont similaires, on exagère le son de la langue étrangère pour éviter qu’il ne s’assimile à celui en français. On se rappelle tous des profs d’anglais tentants de nous faire distinguer les « the » du « ce » ou du « ze » français… Infaisable avec un masque ! Si vous accentuez les sons, cela aidera votre enfant à distinguer des sons proches. Prononcez par exemple à voir haute « guitare », dites ensuite « quitare » puis de nouveau « guitare » en vous efforçant de « mouiller » de « gu ». La différence est minime, mais elle est bien là !

  • adapter son langage : 

Il s’agit là de mettre en place ce que l’on appelle le Langage Adapté à l’Enfant, qui est déjà pratiqué dans les petites classes : on ralentit légèrement le débit, on détache les mots, on fait des phrases simples, on reprend ce qu’a dit l’enfant pour proposer un modèle juste mais sans corriger. Exemple : l’enfant dit  » donne e pon », on ne lui dit pas  » e pon ? c’est quoi e pon on comprend rien de ce que tu dis ! » mais  » tu veux que je te donne le pain ? tiens, je te donne le pain « . On sait que la capacité de compréhension se développe bien avant la capacité de production, donc pas de panique, il entend bien ce que vous lui dites ; et en lui proposant  » le bon modèle » plusieurs fois, il arrivera bientôt à le reproduire !

  • prononcer des vire langues :

Vous savez, les petites phrases comme  » les chaussettes de l’archiduchesse… ».  Ce sont des phrases qui regroupent le même son de très nombreuses fois et ont souvent un sens tordu ou rigolo. Les vire langues sont très utilisés pour apprendre une langue étrangère, ou par les artistes ayant besoin de se délier la langue avant de monter sur scène, mais après tout pourquoi pas avec des enfants ! Cela peut être un petit jeu pendant que l’on s’habille le matin, ou sur le trajet de l’école ; on peut le dire tout doucement, puis très vite… Cela leur montre que même pour les parents, ce n’est pas si facile ! Le superbe site dessinemoiunehistoire que l’on ne présente plus propose des cartes illutrées.

  •  s’entrainer au port du masque :

on l’a vu depuis le printemps, parler avec un masque n’est pas chose aisée, et comprendre ce que l’on nous dit non plus ! Vous pouvez pour habituer votre enfant vous « entrainer » à la maison à parler avec le masque – pas tout le temps, on est bien d’accord, mais quelques minutes au début, qu’il ne soit pas surpris et puisse entendre la différence. C’est aussi l’occasion de lui expliquer que la puissance du son doit venir de la cage thoracique directement et pas de la gorge (sinon bonjour les pharyngites !).

coté école

Je ne pouvais pas finir cet article sans une partie spécifique pour les enseignants, particulièrement ceux de CP qui vont reprendre avec leurs élèves masqués ! Les enseignants étaient déjà masqués depuis la reprise de mai, mais on se rend compte que le « double masque » rajoute des difficultés de compréhension (c’est sûrement simplement psychologique, puisque le port du masque ne bouche pas les oreilles). Tout comme nous avons encore le réflexe de baisser notre masque si on veut chuchoter quelque chose à quelqu’un en portant un masque…

  • adapter le rythme de classe : 

détacher les syllabes pour permettre aux élèves d’identifier les différents composants de la phrase, faire des mini pauses entre chaque phrase. Pas en rythme « dictée » non plus, mais plus détaché qu’un rythme classique. Essayez avec cette phrase (merci Ratus !)  » Belo est dans la cave. Il a volé les olives. » Prononcez-là à voix haute normalement, puis comme une dictée, puis avec un début entre les deux . Maintenant faites pareil, avec le masque 😉

  • décrypter le langage non verbal : 

N’hésitez pas à consacrer une séance dès la première semaine à décrypter le langage non verbal : mouvements des sourcils, jeux de regards,… Vous pouvez faire des petits jeux comme des  » Jacques a dit  » autour des émotions ou proposer des albums autour de ce thème (La couleur des émotions, Gaston la licorne, Aujourd’hui je suis, …)

  • utiliser la méthode Borel Maisonny :

Cette méthode a été développée par une orthophoniste pour aider les jeunes sourds à entrer dans la lecture. Elle associe le graphème, le phonème et l’articulation du son. De nombreux enseignants de CP les utilisent pour faciliter l’acquisition de nouveaux sons. Vidéo explicative ici ainsi qu’un article de blog très riche d’une maitresse qui explique sa méthode ici

  • utiliser un support vidéo pour la séance de lecture :

Ce qui manque vraiment aux élèves de CP avec le port du masque, et ce depuis la rentrée, c’est de pouvoir voir l’enseignant prononcer les mots et phrases de la leçon de lecture. Pourquoi ne pas se filmer à la maison en train de lire le texte de lecture de la semaine et de prononcer les quelques mots outils ? Au final, ce ne sont des vidéos qui ne durent que quelques minutes, que l’on peut exploiter durant plusieurs jours et qui seraient précieuses pour l’apprentissage de la lecture. ( A filmer en très gros plan cependant et volume à fond !).

  • s’appuyer sur les mots déjà connus :

Les prénoms sont des mots que les élèves sont habitués à manipuler depuis la petite section : initiale, lettres, rimes, syllabes,… Ils sont des supports d’apprentissage incontournables  de la langue française ! A l’approche d’un nouveau son, il parait indispensable, et d’autant plus avec le masque, de s’appuyer sur ces mots déjà très connus pour faire prononcer, chacun dans son masque, les nouveaux sons.

 

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