Confinement – semaine 1

Aujourd’hui, l’école est morte. Ou hier, je ne sais plus. Pour ne pas perdre la notion du temps, j’ai imprimé aux enfants un calendrier mensuel (un mensualité ? un mensuel ? un moissier ?). J’ai dû en télécharger un vierge. J’en avais bien un, de calendrier de MARS, mais il était déjà trop rempli : réunions, élections, inaugurations, commissions, animations,… Qu’ils sont chiants, les mots en -ions en français. D’ailleurs, c’est la même terminaison que l’imparfait, ça ne peut pas être un hasard. J’avais donc un calendrier, mais je n’ai pas eu le courage de passer au blanc ou de rayer tous ces événements planifiés qui n’étaient pas encore passés et que je ne vivrai jamais. J’ai donc imprimé mon calendrier du mois de MARS, photocopié en 5 exemplaires. Là, on fait des croix, ce sont les jours déjà passés. Et là, c’est aujourd’hui. C’est un jour d’école. Nan, on va pas à l’école ma chérie, il y a le microbe, tu sais. Mais oui je sais c’est un jour d’école normalement. Nan tu dessines pas une maison, dessine-là dans la case de dimanche, la maison. Bordel, on est pas à la maison, aujourd’hui, c’est l’école, c’est un jour d’école, oui tu dessines l’école, c’est l’école à la maison, voilà. Nan tu m’appelles pas maitresse.

Les deux premiers jours je suis restée en jogging. Enfin pas le lundi matin. Le lundi matin, je suis allée à l’école. J’y vais mais j’ai peur. Bah oui, c’était trop bizarre, trop soudain, ce truc. Nous, les instits, le calendrier scolaire ça rigole pas. Faut voir nos tronches quand on nous propose un créneau de gym le jeudi à 10h ou de gynéco’ le mardi à 15H, sans parler du départ le vendredi midi pour un petit week-end à la Baule ou dans le Morvan. Dans notre tête d’enseignants, c’est un giga semainier avec les jours de la semaine stabyloté, interdit d’y toucher. Alors un lundi matin en pleine période 4, je pouvais pas ne pas aller à l’école. Oui, bien sur, il y a les vacances, mais on a dit unité nationale, on parle pas des choses qui fâchent. Passez 3 semaines avec l’école à la maison, et on reparlera des vacances.

J’étais donc dans mon jogging et mon gros gilet-que-je-mets-devant-la-télé depuis 2 jours. Puis j’ai fait une petite vidéo pour mes élèves (oui, je suis une maitresse moderne ; oui, je râle mais j’ai un petit coeur qui bat sous mon gros-gilet-que-je-mets-devant-la-télé) alors j’ai mis un pull normal (et même un soutif, je voulais pas qu’on voit des choses qu’on doit pas voir, ça fait mauvais genre, c’est pas mon genre…). J’ai mis aussi des boucles d’oreilles, pour détourner l’attention sur le manque de maquillage, ou pour avoir l’impression que tout ça, c’était normal, c’était fun, regarde la maitresse elle a mis ses boucles d’oreilles qui brillent. Le lendemain, je me suis même habillée comme si j’allais bosser, j’ai mis un chemisier et un vrai pantalon. Ca m’a fait tout drôle. Je crois que je vais mettre des chaussures chez moi, histoire de pas oublier ce que ça fait, ce cuir autour de la voute plantaire.

On essaie de garder le rythme, on bosse 3 heures par jour. Bon , j’avoue des fois, je sonne la fin de la récré un peu plus tard que prévu, je fais durer l’installation,… La vie, quoi. Il parait que je suis la meilleure maitresse du monde. Pourquoi tu nous as jamais fait l’école à la maison maman ? Pourquoi on ferait pas tout le temps l’école à la maison ? Bah, euh, parce que j’aurai pas de salaire, mon petit. L’école à la maison avec une maman maitresse, c’est même pas de la vraie école à la maison. C’est de la triche. Comme les enfants de boulangers qui nous narguent avec leurs supers gouters enroulés dans une serviette à carreaux.

Les après-midis, c’est activités sportives. En 4 jours, ils ont fait plus de choses qu’en 4 années scolaires : tir à l’arc, baby-foot, basket, badminton, trampoline, vélo,… On se dit toujours qu’on en a trop, que ça déborde, on est des privilégiés qui se cherchent des excuses, oui ils ont une chambre chacun, c’est important pour l’intimité ; c’est grand mais bon le prix au mètre carré c’est donné ici ; la piscine elle était déjà là avant, c’est pas nous qui l’avons demandé. Je culpabilise en pensant aux élèves qui sont confinés dans des petits apparts, à ceux qui voient leurs parents partir bosser et qui restent tous seuls, à ceux à qui on dit tu la fermes ou je t’en colle une, à ceux qui vont s’enfermer aux toilettes. Pour ne pas devenir folle, je n’y pense pas. Je secoue la tête, faut le faire très vite de gauche à droite, mais pas longtemps. Ca marche bien, ça fait un peu comme RESET. Après on peut retourner tondre sa pelouse ou tailler ses arbustes. J’ai taillé mes 3 altea. Ils sont aussi courts que mes ongles maintenant. Vivement la semaine 2 que je m’attaque au forsythia.

2 commentaires Ajoutez le vôtre

  1. Emilie dit :

    Je ne cesse de penser aux enfants victimes de violences. Que va-t-il se passer dans ces conditions.

  2. BRETIN Michèle dit :

    On la dirait un peu fofolle notre Carla , mais si sérieuse qd il s agit de boulot , si émouvante qd elle parle aux enfants , si passionnée par son boulot. Elle doit être une maman formidable.

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