Ma directrice va craquer – chronique d’école

 

Une école, dans n’importe quelle commune de France, un matin.

Les assistants d’éducation surveillent la récréation. Un élève s’est blessé, on le dirige vers l’infirmière scolaire qui va le soigner. Grâce à elle, la trousse de secours de l’école est à jour, aucun produit ne manque, et les PAI des élèves à besoins particuliers sont à disposition, photocopiés et archivés. Ensuite, elle remplira le registre médical pour prévoir les prochaines visites du médecin scolaire.

Le technicien de l’établissement qui a détecté une fuite dans les toilettes, un clou qui dépasse ou un néon qui clignote sort sa trousse à outils et fait les menues réparations. Il téléphone à la mairie pour demander une intervention et actualise le cahier d’entretien des locaux.

L’informaticien met à jour l’antivirus sur l’ordinateur de la salle des maitres et paramètre le WIFI sur les tablettes. Il installe le vidéoprojecteur qui servira à la prochaine séance de géographie.

La secrétaire traite les mails de l’école et les 15 coups de fils quotidiens. Elle appelle les parents d’élèves absents qui n’ont pas prévenus pour actualiser leurs situations et si besoin signaler l’absence à sa hiérarchie. Elle prépare les invitations aux réunions et rédige leur compte-rendu qu’elle diffuse à toute l’école.

Le gestionnaire choisit sur le catalogue des fournitures les cahiers manquants et remplit le bon de commande. Il fait les derniers chèques pour payer les livres commandés pour le dernier projet de littérature, archive les justificatifs ainsi que le relevé bancaire.

Le DRH reçoit les assistants de vie scolaire, fait signer leur contrat et les renvoie en 6 exemplaires comme demandé, transmet les informations de formations, signe leurs autorisations d’absence, mène leur entretien annuel d’évaluation. Il discute avec les collègues qui se questionne sur leurs pratiques, leur avenir, leur mal-être au travail. Il répartit les services de récréation et le calendrier les réunions.

L’animatrice rédige le projet avec la maison de retraite voisine, puis appelle la compagnie de cirque qui va se produire prochainement, elle réserve les billets et les bus pour s’y rendre. Elle n’oublie pas de préparer un mot pour prévenir les parents et d’afficher le programme du spectacle devant l’école.

Le chef d’établissement remplit les commentaires des livrets, reçoit les élèves et les parents, préside les réunions et impulse les projets d’école.

Le référent pédagogique téléphone à l’orthophoniste d’un élève pour comprendre ses difficultés et aider la famille à monter le dossier MDPH. L’assistante sociale reçoit des parents qu’elle sent en difficulté, les écoute et les dirige vers des aides.

Le vigile se tient à l’entrée de l’école. Il fait le tour des locaux et reprend des parents un peu trop virulents qui s’emportent après une enseignante. Il rédige le rapport sécurité du dernier exercice incendie, le diffuse aux partenaires et actualise le logiciel sécurité.

 

Vous l’aurez compris, toutes ces personnes qui travaillent dans l’école, en fait elles n’existent pas. Toutes ces tâches sont réalisées par une seule personne, par le directeur ou la directrice de l’école.

 

Juste avant d’être directrice d’école, il y a 4 ans, un collègue m’avait dit « Tu verras, c’est tout le temps. Il y a toujours un courrier urgent à déposer, une clé à aller chercher, une panne de chauffage,… ». Je m’étais dit, quand même il exagère, c’est pas possible que ce soit tout le temps…

 

Alors certes, ce n’est pas tout le temps, il y a des périodes un peu plus « creuses »dans le calendrier annuel d’une école. En fait, on pourrait plutôt dire qu’il y a beaucoup de périodes un peu plus chargées. Les tâches se superposent. Depuis la rentrée, où je vous passe toutes les tâches de préparation (pas de préparation classe, juste de direction d’école, mais après tout, on a tout le mois d’aout pour la préparer, la rentrée !) jusqu’aux vacances de la Toussaint, un travail rébarbatif pour lequel aucune compétence d’enseignant n’est requise attend les directeurs :

Dans le logiciel ONDE, il faut actualiser toutes les fiches renseignements (vous savez, les fiches que vous remplissez en début d’année scolaire avec les personnes autorisées à venir chercher les numéros d’urgence etc), Si vous avez la chance d’avoir un ordinateur et une connexion qui marche à l’école… Enfin comme vous n’avez pas assez de temps de décharge, vous le ferez chez vous de toute façon ! A l’heure du tout numérique, ne serait-il pas plus simple que les parents se connectent sur une plate forme durant les vacances d’été pour mettre à jour leurs infos, comme c’est le cas pour beaucoup d’activités péri-scolaires dans les grandes villes ?

 

A peine le rush de la rentrée et de tous ces papiers passés, il faut organiser les élections de parents d’élèves : préparer la liste électorale (à partir du logiciel ONDE, qu’il faut donc avoir actualiser), préparer le matériel de vote, organiser le bureau de vote et le dépouillement puis rentrer dans le logiciel spécial les résultats après un suspens insoutenable. Pas de répit, la semaine d’après, il faut se projeter sur l’année scolaire d’après avec la prévision d’effectifs : En gros, combien d’élèves seront dans l’école l’an prochain. Vous l’aurez compris, ce n’est pas pour commander le nombre de tables qui manqueront éventuellement, mais prévoir s’il y aura une fermeture de classe. Alors là, vous êtes en suspens jusqu’au mois de juin, voir de septembre, une ambiance pesante s’installe dans l’école avec l’incertitude et la projection d’une année scolaire compliquée qui s’annonce.

 

Heureusement, le directeur a une énorme indemnité et perçoit un super gros salaire. Pour 4 classes, 166 euros par mois en plus du salaire d’enseignant. Avec 10 ans d’ancienneté, on dépasse tout doux les 2000 euros nets. Et pitié ne parlez pas des vacances et des horaires, ce sont simplement des temps sans présence d’élèves… Qui dirait au boulanger qu’il a fini sa journée quand sa boutique est fermée ? A l’agent immobilier qu’il ne travaille que quand son agence est ouverte ?!

 

Accessoirement, le directeur d’école est avant tout un enseignant : il a une classe avec des élèves et tout ce que cela comporte de travail de préparation, d’implication, de relations humaines. Certes, il est déchargé (c’est à dire quelqu’un prend sa place en classe pour qu’il puisse traiter tous les dossiers de l’école) 1 jour par mois pour une école de 3 classes, 1 jour par semaine de 4 à 7 classes. Soit 175 élèves et tout ce que cela représente… Certains collèges de province avec 200-250 élèves à gérer, sont moins chargés qu’une école de 8 classes. Mais le chef d’établissement n’est pas seul chef, toutes les personnes fictives du 1erdegré sont présentes dans l’établissement pour le seconder.

 

On a beaucoup parlé du statut de directeur d’école. Les parents d’élèves sont nombreux à croire que le directeur d’école, c’est le chef (A leur décharge, peut-être à cause du nom « qui dirige »). Ce n’est le chef de rien du tout, à peine un petit gestionnaire. Le directeur d’école n’est pas le supérieur hiérarchique de ses collègues, donc concrètement si les instits l’envoient bouler et refusent de mettre en place ce qu’il demande, le directeur n’a aucune réponse à part « Je vais le dire à l’inspecteur » (vrai chef des instits). Un peu infantilisant, nan ?

La charge mentale commence à se faire connaître : c’est cela qui pèse le plus aux directeurs d’école. Les petits tracas du quotidien qui s’empilent, la paperasse, les responsabilités, les gros problèmes, le stress, la sécurité, l’avenir des élèves,… Il reste très peu de place pour les projets pédagogiques, les sorties, les intervenants, qui deviennent si lourds administrativement et financièrement à organiser que plus d’un collègue se décourage et n’en fait tout simplement plus…

 

Les directeurs sont compressés par l’institution, les parents d’élèves, les municipalités qui se les renvoient comme des balles de ping-pongs et ne leur donnent pas les moyens de faire leur travail correctement. Avant on parlait du mammouth de l’Education Nationale, le directeur d’école est plutôt une louve maternelle, un chat qui défend son territoire, une fourmi travailleuse, un chien de berger. Mais surtout le directeur d’école est devenu un panda : à force de le maltraiter, il est en voie de disparation.

 

 

L’Education Nationale va mal parce que les directeurs d’école vont mal. Mais pas seulement, tous les échelons sont concernés : je pense aux IEN, je pense aux néotitulaires qui déchantent vite, aux candidats qui préparent le concours, aux adjoints blasés qui attendent la retraite en se faisant oublier, aux collègues aigris qui en deviennent presque maltraitants, mais surtout aux élèves en difficulté, aux élèves harcelés, aux élèves à besoins particuliers, aux élèves qui aimeraient voir la flamme dans les yeux de leurs enseignants… Après tout, c’est pour eux qu’on est là, nan ?

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