L’art d’être grand-père

Je sais aujourd’hui, c’est la fête des grands-mères, mais j’avais envie aujourd’hui de vous parler de mon grand-père…

Mon grand-père, on l’appelait papi. On le voyait peu, il vivait loin : en Corse. Mais chaque 1er aout, il était là, premier sur le quai du port. Seul homme piéton face au grand ferry. Il plissait les yeux comme s’il pouvait nous voir sur le ponton, et tenait toujours un grand sachet de pains au chocolat.

Il nous emmenait à la plage, il nous emmenait au village. Il appelait notre grand-mère  » Ma poupée », même si nous ne voyions pas vraiment la ressemblance entre elle et nos poupées. Il nous a fait découvrir la Corse, la vraie : celles des vers qui s’échappent du fromage et que l’on décapite à l’Opinel, celle de la terre sèche et rocailleuse, celle de la chaleur étouffante qui ne se dissipe qu’au coucher du soleil, celles des apéros à l’ombre de l’olivier, celle des bergeries, celle des hameaux perdus dans le maquis…

Il n’avait pas eu une enfance facile, ballotée entre Marseille, Rabat, la Corse. Mais à l’époque, qui avait une enfance facile ? De sa vie passée, je ne savais pas grand-chose, alors je cherchais des bribes d’informations de sa vie actuelle. Un fervent syndicaliste. Un tableau de Van  Gogh au dessus de son lit, des piles de livres sur sa table de nuit. Des romans policiers, de la poésie, des livres d’histoire. Il lisait toute la journée, avait une collection de livres à faire pâlir d’envie les bibliothèques de quartier. Sa petite Fiat blanche dans laquelle il nous entassait pour aller passer la journée à la plage.

Il partait discrètement après la sieste. Nous allions alors sur le balcon (que c’est haut, le 6ème étage, quand on a 6 ans!) guetter son retour. On le distinguait au loin, 4 « mister freeze » dans la main, pour mes deux cousines, ma soeur et moi. Il marchait vite, car la glace, ça fond vite quand il fait 30°. En arrivant, nous feignions la surprise de la glace et il feignait de ne pas nous avoir vu sur le balcon. Jeux de dupes.

Puis le temps a passé. Nous sommes devenues grandes, il est devenu malade. Toujours fidèle au poste, face au ferry. Fort et fragile à la fois. Notre « vieil homme et la mer » à nous. Notre grand-mère nous demandait entre deux portes  » Vous le trouvez comment, papi ? Il a vieilli, non ? ». Oui, il a vieilli, papi. Mais un papi, c’est vieux, c’est normal. Et ça meurt. Un jour, il n’était pas sur le quai du port, et il n’y sera plus jamais.

Le quai du port d’Ajaccio n’a plus jamais été comme avant. L’arrivée du bateau au petit matin n’a pas perdu de son charme, mais ce n’est pas le soleil levant qui me fait serrer le coeur. Si je ferme les yeux et que je me concentre, je vois encore au loin mon papi nous attendre, un sachet de pains au chocolat à la main.

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4 commentaires Ajoutez le vôtre

  1. Flo dit :

    Très joli…

  2. Kamaia dit :

    C’est malin, on a pas idée de faire pleurer les gens comme ça, en quelques phrases ciselées…
    Quel joli message plein d’amour, et qui me fait me souvenir aussi du mien de grand-père. :)

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